Conte . La Ramée

Deux voyageurs cheminent ensemble pour leurs affaires.
Survient le bon Dieu sous la forme d’un pèlerin.
– Bonjours, bons compagnons, s’écrie le nouveau venu. La route paraît moins longue quand on va de compagnie. Marchons ensemble, voulez-vous?
-Soit, comment t’appelles-tu?
-La Ramée.
– C’est un jolie nom. Eh bien! La Ramée, il fait chaud et nous sommes fatigués. Nous avons faim. Procure-nous un bon repas.
– Qu’à cela ne tienne. Voyez-vous ce troupeau de moutons? Allez trouver le berger. Demandez-lui de ses moutons.
-Tu n’y penses pas, mon ami! nous sommes loin d’avoir assez d’argent pour faire cet achat.
– Essayez. Qui ne tente rien n’a rien. Que l’un de vous aborde le marchand. J’en suis certain, il recevra la plus belle bête du troupeau.
Le ton du nouveau venu était si persuasif, il parlait avec tant d’autorité que l’un des compagnons se décide. Il s’avance, salue gentiment en ôtant son chapeau, formule sa requête.é
– Mais certainement, répond le berger. Comment donc? Enchanté de vous faire plaisir. Choisissez vous-même, prenez le plus gras.
Au comble de la surprise et de la joie le compagnon s’en vient tout guilleret, avec son mouton, retrouver ses amis.
-Tu vois bien, dit La Ramée.
-Tout de même, c’est bien fort, observent les voyageurs.
Avec entrain, ils font cuire le mouton, pendant que La Ramée s’est éloigné pour contempler le paysage.
– Dans peu d’instant, leur a-t-il dit, je serai à vous. Préparez le repas.
Nos deux compagnons avaient un vaste appétit. Ils s’empressent de manger sans attendre La Ramée, et dévorent la fressure, un peu confus, cependant, de leur gourmandise et de leur manque d’égards et de justice envers le pèlerin.
A pas lents, arrive le bon Dieu.
– Mes amis, où donc est la fressure?
– Ah! la fressure! Voilà, répond l’un de nos deux gloutons. Il n’y en avait pas.
– Un mouton sans fressure! Cela est bien étonnant! Et tout bas, il murmure :
– Je vous attraperai bien.
Les trois voyageurs cheminent, cheminent toujours. Ils arrivent sur le bord d’une rivière. Pas de pont, pas de batelier. Les compagnons s’emportent et font:
– A-t-on jamais vu un semblable pays!
La Ramée seul ne souffle mot. Il n’avait point arrêté sa marche.
Tranquillement il marchait sur l’eau comme sur une bonne route bien pavée au grand étonnement des voyageurs.
– Holà! mon ami! comment fait-tu pour marcher ainsi sur la rivière?
– C’est bien simple. Imitez mon mouvement. Une! deux. Pied gauche, pied droit!.
Les compagnons s’avancent, entrent dans l’eau, marchent bravement, s’enfoncent aussitôt, poussent des cris de terreur.
– Au secours! au secours! je me noie!
Le bon Dieu, toujours plein de miséricorde, les saisit chacun par un bras, les soulève au dessus de la rivière et les soutient.
Arrivés au milieu du cours d’eau, ils les laisse s’enfoncer un peu.
– Mon ami! mon ami! ayez pitié de nous! Nous sommes perdus!
– Ce n’est rien, dit La Ramée, une petite douche!
– Un peu plus haut! Un peu plus haut! gémissent les pauvres diables.
– Voyons, dites moi, quel est celui qui a mangé la fressure?
– Ce n’est pas moi!
– Ni moi non plus!
La Ramée les replonge dans l’eau. Et les voilà criant de plus belle.
– Plus haut! plus haut!
De nouveau la question est posée:
– Qui a mangé la fressure
Les voyageurs s’entêtent.
– Ce n’est pas moi!
– Ni moi non plus!
Toujours miséricordieux, le divin pèlerin les ramène sur le rivage:
– Nous verrons bien, dit-il tout bas.
Ils poursuivent leur longue marche, à travers les pleines les monts. Au pied d’un coteau. La Ramée découvre un trésor et le place dans un sac, continue sa route.
– Mon ami! mon cher ami! nous sommes trois, n’est-il point juste de partager ce trésor.
– C’est juste, dit La Ramée. Asseyons-nous. Nous allons partager.
Le Pèlerin fait quatre parts.
– Mais. mon ami, nous ne sommes que trois.
Le bon Dieu paraît ne point entendre. Il égalise ses quatre parts, avec beaucoup de soins.
– Entendez-vous La Ramée, nous ne sommes que trois.
– Laissez-vous faire, répondit-il avec douceur. Écoutez-moi bien.
– Première part pour toi  à ma gauche.
– Seconde part pour toi, à ma droite.
– Troisième part, pour moi.
– Quatrième part pour celui qui a mangé la fressure.
– Ah! cher La Ramée, c’est moi, dirent ensemble les deux compagnons.
Et le pèlerin de s’écrier:
– Vous voyer bien! J’ai fini par savoir.

Marchant depuis la pointe du jour, ils arrivent enfin à destination.
Ils entrent dans une auberge. Au coin du feu, sous la vaste cheminée, une vieille femme file silencieusement. Elle a près de quatre-vingt-dix ans.
– Bonne vieille, lui dit La Ramée, ne serais-tu point heureuse de n’avoir que quinze ans! Parle. Je puis réaliser ton vœu.
– Bien sûr, mon beau Monsieur. Mais pour accomplir une telle chose, il faudrait être le bon Dieu.
Pendant qu’ils devient ainsi, les tout petits enfants entrent et s’avancent à leur tour, vers le feu, dans le  coin de grand-mère. Ce sont ses petits enfants chéris.
– Mes petits, s’écria La Ramée, dites-moi, voudriez vous que grand-mère redevienne une jeune fille de quinze ans?
Les enfants ouvrent de grands yeux étonnés et rieurs: Grand’mère danser et folâtrer comme toute jeune bachelette!
Bien sûr ils voudraient être témoins de cette merveille et courir avec la mère grand comme avec Simonne.
Après avoir écarté les tout petits, La Ramée a pris un fagot qu’il jette dans le feu et sur ce feu, d’un geste, il place la bonne femme. Puis, il fait un autre mouvement, et, tout à coup, ce n’est plus grand-mère que l’on aperçoit, mais une charmante jeune fille de quinze printemps. Toute fraîche, toute rose.
– C’est pour le coup bien fort! S’écrient les deux compagnons. Ils ouvrent leur bourse : Voyons, combien veux-tu pour ce tour étonnant?
– Rien, répond La Ramée.
– Eh bien, cher ami, merci, et au revoir.
Le pèlerin s’éloigne, reprend sa marche lente et grave.
– Vive Dieu! s’écrient les compagnons. Notre fortune est faite.
Le lendemain, ils emmenaient avec eux une vieille coquette qui, pour une somme, désirait retrouver sa jeunesse perdue.
Nos deux compères imitèrent le procédé de La Ramée. Leur victime fut plongée  dans un grand feu, mais héla! elle y trouva point ses quinze ans à jamais envolés, mais une mort affreuse.
Nos deux voyageurs furent pendus. Après l’exécution, on aperçut un pèlerin qui passait auprès du sinistre gibet.
Il leva les mais vers les crucifiés et soudain, ils retrouvèrent la vie. Il agit de même pour la vieille femme brûlée et fit si bien que toutes difficultés s’aplanirent.
Nos deux compagnons vinrent le remercier:
– mes amis, leur dit-il, soyez bons, soyez justes et charitables.
Puis soudain, il disparut et les voyageurs reconnurent le bon Dieu.

 

Notes :

Légende racontée par M. Merlot, natif de Saintonge
Source :

Richard Nicolas Louis Antoine, 1848, Traditions populaires, croyances superstitieuses, usages et coutumes de l’ancienne Lorraine. 2. ed, s.l., Mougin, 364 p.
Trébucq S., 1919, " La Ramée " dans Tradition populaire, s.l.