Conte breton du Pays bigouden  – L’Homme à La barque

Comment est mort l’Homme à la Barque, il n’y a pas beaucoup de gens qui seraient capables de vous le conter. Son histoire est le dernier cadeau que j’ai reçu du cantonnier de chez nous qu’on appelait chez nous, l’Homme de Tréguennec, avant qu’il ne prit sa retraite dans son pays. Et son pays est à deux lieux du mien, ce qui faisant pour moi un exceptionnel voyage , il y a trente ans. Quand je voulus le revoir, on l’avait déjà porté en terre, lui et sa mémoire. C’est pourquoi il ne faut pas m’en vouloir s’il manque une chose ou une autre dans mon conte. Je me rappelle que l’Homme de Tréguennec lui-même dut fouiller dans sa tête pendant une soirée entière, sans desserrer les dents, avant de rassembler sous sa langue assez de mots pour ressusciter l’Homme à la Barque de la façon juste et convenable qui est due aux Trépassés de bon aloi. C’était d’autant plus difficile que les anciennes moeurs des gens de la côte n’étaient plus très bien comprises par leurs descendants. Ecoutez plutôt.

L’Homme à la Barque avait sans doute un nom qui lui venait de son père, à moins que son père lui-même se fût appeler l’Homme à la Barque. Un nom, c’est peu de chose puisque le moindre roquet  le sien. Un nom, c’est bon pour tromper sur la personne puisque Le Roux, quelquefois, est aussi noir que la suie tandis que Le Long est plus courtaud qu’une betterave en année sèche.

Un nom ne vaut que pour l’ancêtre qui l’a mérité en son temps et n’est pas Front-de-Fer ou Coeur-de-Lion qui veut. C’est pourquoi, la possession de la terre ayant fait la noblesse, c’est le nom de la terre qui se transmet le mieux parce que c’est la terre qui importe. Le paysan lui-même prend le nom de sa maigre ferme plus volontiers que celui de sa famille, de même que le roi de France n’aime pas beaucoup s’appeler Capet. Nous n’avons donc aucun besoin de savoir comment était désigné l’Homme à la Barque sur les papiers. Il était maître d’une barque, cette barque était son fief et le reste n’a aucun intérêt comme vous allez le comprendre.

En ce temps-là, dit-on, il ne restait plus qu’une barque entre Penhors et La Torche, et cette barque était la sienne. Ne me demandez pas comment avaient disparu les autres, le fond de la mer doit en savoir quelque chose. L’Homme à la Barque pêchait tout seul dans la baie, à l’écart des flottilles de Penmarc’h ou d’Audierne. Ce n’était pas un homme sauvage, mais il avait sa tête à lui et personne n’a jamais réussi à savoir ce qui se passait dans cette tête-là. Personne et surtout pas sa femme, une noiraude taciturne qui écorchait deux ou trois champs pelés sur la palud derrière  le cordon de galets sonores, pour avoir quelques pommes de terre à mettre autour de son poisson. Lui ne vivait que pour la mer et n’avait de soin que pour sa barque. Jamais ses mains ne s’occupaient d’autre chose que du mât, de la voile et de la coque. Peut-être même n’avait-il aucun souci de la pêche, car il lui arrivait assez souvent de laisser ses filets au sec et, ces jours-là, les pommes de terre devaient se passer de poisson. Au reste, la part de sa femme et la sienne étaient si bien séparées que l’Homme à la Barque n’aurait pas daigné donner un coup de bêche ou aller autour de la vache, dans les années grasses où il y en avait une dans l’étable. La femme, de son côté, ne portait jamais ses pieds nus plus bas que la ligne de goémons qui marquait la limite de la haute mer, son mari lui ayant déclaré, une fois pour toutes, qu’un marin de bonne race devait parvenir jusqu’à là de ses propres forces avant de demander l’aide des paysans. Telle était la coutume des Anciens.

Et c’est pour respecter cette coutume que mourût l’Homme à la Barque, devenu déjà vieux et plus intraitable que jamais. Une nuit de septembre, un grand navire s’en vint donner, toutes voiles dehors, sur les rochers au large de Penmarc’h. Le vent était si fort que les huniers et les perroquets furent arrachés et emportés à plus d’une lieue dans les terres et les paysans s’en firent de bien rudes chemises.

L’Homme battait la côte comme il faisait à chaque fois que levait la tempête. Avec mille peines il parvint à pousser sa barque dans les vagues. Le premier il atteignit le navire démantelé. Il lutta toute la nuit pour sauver les âmes en perdition. Quand parut l’aube, après six va-et-vient, il avait ramené dix-sept naufragés au port de Saint-Guénolé. Sans mot dire, il reprit la mer et mit le cap sur sa maison dont le pignon blanc luisait sur la palud. Quand la barque s’échoua sur la grève, il s’évanouit d’une fatigue mortelle. C’était marée basse. Le flux anima le pauvre bougre. Il sortit de sa barque et se traîna sur les genoux vers le cordon de galets. Mais il ne trouvait plus sa respiration et la mer gagnait sur lui, de plus en plus forte. Là-bas, derrière la ligne de goémons, sa femme l’attendait, raide debout, tricotant un bas de laine. Il fallait qu’il arrivât par ses propres forces. Mais les vagues, maintenant lui crevaient sur les épaules, le renversant à chaque fois. Il eut encore le temps de voir sa barque folle passer devant lui sans dire adieu. Il entendit le bruit que fit la quille en heurtant le rocher. Alors il se laissa aller. Quand il fut avalé par la mer, à trente pas devant elle, la tricoteuse ramassa son ouvrage et s’assit sur les galets pour chanter Libera.

Plus tard la veuve éleva de ses mains une soue pour un petit cochon. Elle voulait avoir un peu de lard salé pour engraisser ses pomme de terre. Et c’est la barque sui servit de toit pour la soue. Dès lors, la petite ferme fut appelée La Barque de l’Homme. Et ce fut toute la différence.

Pierre-Jakez Hélias

Source : Pierre-Jakez Hélias
Les contes bretons du Pays bigouden chez Jos Le Doaré, 1967

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