Dictionnaire de la Littérature Orale

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mémoire orale

Mémoire

Le mémoire est essentielle à la littérature orale: sans la mémoire pas de transmission. D’un fonctionnement psychique à une notion de sciences sociales. L’imbrication entre littérature orale et mémoire ne cesse de surprendre.

La mémoire est un processus biologique qui permet au cerveau d’enregistrer des informations. Mais comme tout fonctionnement physiologique,  une compréhension globale de son fonctionnement nécessite de l’interpréter à travers différentes disciplines, voire de façon interdisciplinaire. Le recours aux différents paradigmes des Sciences Humaines et Sociales nous permet de voir la mémoire sous différents angles et d’en comprendre le rôle dans la littérature orale.

Bien que la neurobiologie reste un domaine assez éloigné de la littérature orale, il est intéressant de constater que cette fonction — à l’instar de la parole ou de l’ouïe —  permet concrètement aux conteurs d' »enregistrer » les récits de littérature orale. Il ne s’agit cependant pas d’une reproduction identique à 100%. L’outil cérébral dont les conteurs et conteuses se servent pour se souvenir de leurs histoires, contribue à la fois également à leur « déformation », à leur changement et à leur adaptation, dans un processus qui assure, paradoxalement peut-être, la longévité et la perpétuité de la littérature orale.

L’étonnante mémoire des bardes ou des conteurs a toujours frappé d’admiration les observateurs. Cependant peu d’entre eux sont allés au-delà de la constatation, comme si le phénomène allait de soi. Et pourtant, même si la part de création personnelle est indéniable, il n’y a pas de miracle : la mémoire s’acquiert et se travaille. Elle se forme par apprentissage et s’appuie sur des procédés et des mécanismes précis pour aboutir à la remémoration.
La mémoire est complexe et s’appuie sur divers apprentissages qui passe par : importance de l’écoute, de l’imprégnation, de la répétition, mais aussi, rigueur de l’initiation et ritualisation de l’énonciation; le rôle joué par les procédés stylistiques comme moyens mnémotechniques, surtout dans la poésie, et, pour la prose narrative, le rôle des structures logiques et du sens, mais aussi les formes rythmiques, les formules, les images symboliques, la gestuelle. la dialectique oral/écrit, montre que l’écrit, lorsqu’il coexiste avec l’oral, n’évacue ni le problème de la mémorisation ni les processus de l’oralité, mais fournit des repères, des témoignages et des supports pour la mémorisation.

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La mémoire vient aussi a délimiter le domaine de l’écrit et de la parole. Comme évoqué précédemment c’est cette double fonction d’enregistreur-déformateur de la mémoire humaine qui permet la vie de la littérature orale. En évoquant le fameux proverbe latin, les paroles volent. Pour qu’elles ne restent que vent, mais qu’elles soient organisées en récits — parfois même en récits fondateurs d’une civilité entière — la littérature orale intervient. Voici un extrait d’une thèse qui se révèle particulièrement éclairante :

Aussi bien en linguistique qu’en ethnologie, la distinction entre l’oral et l’écrit se fonde principalement sur la façon de mémoriser et de transmettre les faits culturels. L’écrit, est considéré comme une externalisation de la mémoire interne, qui permet de planifier son message et de le mémoriser .

Du point de vue de l’observateur extérieur, les cultures à tradition orale sont marquées par un paradoxe fondamental. La mémoire individuelle constitue un dispositif de stockage des informations aux limites évidentes ; en outre, lorsqu’il est utilisé à l’exclusion de tout autre système, ce dispositif est censé se contrôler lui-même, fournir la mesure de sa propre exactitude, ce qui augmente d’autant les possibilités d’erreur »

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Et cette double contradiction entre mémoire préservée à l’identique et transformations nécessaires à son manient ressort dans les réflexions de Pascal Boyer :

Pourtant, les groupes concernés mettent tous l’accent sur l’immuabilité de la tradition, sur la fidélité de la chaîne de répétitions qui aboutit à la version présente. Or, comme le remarquait déjà Marcel Mauss, il n’existe pas dans une culture orale de « version originale » d’un récit ou d’un rituel mais une multiplicité de versions concurrentes dont chacune peut prétendre à la légitimité traditionnelle. Pour comprendre l’origine de ce paradoxe apparent, il convient de rappeler certains aspects simples du fonctionnement de la mémoire humaine et de son usage social.

Les données de tradition orale sont évaluées le plus souvent en termes d’exactitude, de fidélité dans la restitution du passé. C’est là sans doute le critère le plus naturel pour juger du fonctionnement de la mémoire, mais ce n’est ni le seul ni sans doute le plus crucial, du point de vue du fonctionnement cognitif. La mémoire humaine n’est pas comparable aux divers dispositifs graphiques ou informatiques de stockage de l’information. Sa spécificité tient à deux raisons principales.

En premier lieu, le travail de la mémoire ne consiste pas seulement en un stockage, mais surtout en un traitement des informations ; recevant des informations de sources sensorielles et conceptuelles multiples, la mémoire doit classer, organiser, éliminer, transformer constamment, sous peine de surcharge irrémédiable. En second lieu, le traitement mnémonique des informations est un processus global : le traitement de nouvelles informations mobilise potentiellement toutes les informations présentes en mémoire.
Ces caractéristiques psychologiques ont des conséquences importantes pour l’étude de la transmission traditionnelle, qui implique la mémorisation par des individus de certains événements particulièrement saillants ou pertinents, tels que la récitation de certains mythes, l’accomplissement d’un rituel, etc.

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Tout conte est donc avant tout un objet de mémoire. Même si dans la tradition orale il n’est que rarement transmis au mot à mot, sa structure, ses motifs, les personnages, sont la plupart du temps passés par le filtre mémoriel.

Les contes sont à la fois des récits fictifs, mais ces narrations, sont chargées de tout un ensemble d’évocations qui sont fondées dans la mémoire collective et individuelle des auditeurs présents au moment de la performance du narrateur.

« Homo sapiens dispose d’aires cérébrales en rapport avec la mémoire plus vaste et plus nombreuses » que chez l’animal, et d’autre part « les cellules souches du cerveau humain ne peuvent se transformer en nouveaux neurones »

La mémoire n’est donc pas seulement une fonction biologique à niveau individuel, mais plus largement une processus social et culturel. La mémoire dévient donc un phénomène historique ancré dans l’imaginaire collectif. En tant que tel, à l’instar de ce qui se passe à niveau du cerveau de l’individu, ou dans la reproduction de la tradition orale, il peut donc servir à la construction et à la légitimation d’identités sociales.

La mémoire collective.

Très tôt, Maurice Halbwachs a la conviction qu’il n’existe pas de pensée purement individuelle. « Nos idées nous viennent des autres » aimait à dire le philosophe Henri Bergson (1859-1941). Cela ne l’empêchera pas de combattre l’interprétation psychologisante de la mémoire proposée dans Matière et mémoire (1896) par celui qui fut son professeur au lycée Henri IV. On sait que Bergson distinguait la « mémoire pure » ou « mémoire-souvenir », celle qui est inscrite dans le moi profond, que l’on n’atteint qu’en se détournant de l’action et en s’isolant des autres, de la « mémoire-habitude », celle qui exige la répétition d’un effort, comme lors de l’apprentissage d’une leçon, mais qui reste plus superficielle. Se situant dans la ligne tracée par Émile Durkheim (1858- 1917), prenant position en faveur de la sociologie contre la psychologie, Halbwachs s’attache à démontrer que ce qui semble le plus individuel et le plus intime chez l’homme, la mémoire, relève en fait d’une construction sociale. De même que l’homme n’est jamais seul quand il pense, quand il se souvient, il mobilise une mémoire collective. Celle-ci lui fournit un ensemble de cadres qui l’aident à se souvenir et lui permettent une reconstitution du passé.

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Pour aller plus loin

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