Conte . Le loup et le renard

Un loup maigre comme cent clous de sabot causait avec un renard rondelet comme la boule du jeu de quilles, et à fourrure brillante comme la luciole (luts-en-crampes de son nom patois) après le coucher du soleil.
– Adieu Loup
– Adieu Renard.
– Il faut m’avouer que tu as de la chance!
– Et quelle chance par hasard?
– Comme tu es gras!
– Comme tu es maigre!
– En effet ce que l’on voit de ses propres yeux ne peut se nier. Et toi, où prends-tu cet embonpoint?
– Au battant de la cloche, répartit le renard
– Au battant de la cloche! il serait fort curieux d’être mis au courant d’une semblable recette.
– Tu pourras l’essayer, Loup, si le coeur t’en dit. J’attache ma queue avec un noeud coulant au battant de la cloche et plus je tire plus je deviens grassouillet.
– Ce n’est pas très compliqué.
– Je ne veux pas bouger d’un pas si ce que je t’assure n’est pas la vérité claire et nette.
Le loup sur ces mots quitta le renard.
Il attacha sa queue au battant de la cloche et tira de toutes ses forces. Il tira si bien que son appendice caudal resta enroulé au battant et projeté au loin, voilà notre loup écourté comme le lièvre de la grotte. Les miroirs n’étaient pas inventés heureusement. Comme il aurait été confus! Il se serait brisé la tête plutoôt que de survivre à un malheur semblable.
Par hasard ou à dessein le renard se trouva sur sa route.
– Tu m’as bien joué, dit le loup.
– Je ne comprends pas, répondit le renard.
– Fourbe, ne m’as-tu pas dit qu’il fallait attacher ma queue au battant de la cloche?
– Eh bien, et après?
– Et après, j’ai tiré si bien qu’elle est restée liée au battant et que mon derrière n’est qu’une plaie saignante.
– Tu supposais que tu tirais la queue de ton voisin et non la tienne? Il fallait prendre garde et y aller avec moins d’ardeur. Mais voyons la blessure.
Le loup qui cachait la blessure de sa patte la retira et montra la cavité au grand jour.
D’un air doctoral le renard répartit :
– Le cas est guérissable. Il reste un peu de racine et il s’agit de favoriser sa croissance.
– Elle va pousser, c’est bientôt dit, geignait le loup. Il coulera de l’eau sous les pont d’Orthez avant qu’une nouvelle queue ne remplace celle qui est restée attachée au battant de la cloche. que je suis à plaindre!
– Va, va, mon petit rat, ne pleure point. Regarde donc se monticule au beau milieu de la prairie. – Je l’aperçois, en effet.
– C’est une fourmilière, baignes-y ton séant, tel qu’un oison s’installe sur une flaque d’eau. Ne crains pas le froid, cette eau est tiède.
Le loup avala cette nouvelle farce comme pain bénit. Lorsqu’il se fut assis sur la fourmilière, tout un peuple pompa avec vigueur le sang de sa plaie :
– Aïe, aïe, criait-il.
Le renard de déguerpir en disant : Soufrech, soufrech ère voue que-t crech. (souffre, souffre, ta queue va pousser!)

Conté par Marie Loret, d’Ariens, par Aucun en 1896.

Source :  Contes d’animaux du Levadan, M. Camélat, In Revue Mélusine 1900 – 1901, p.211-212

 

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