Légende . Gargantua, légendes et paysages

Gargantua a traversé la France de long en large, à grandes enjambées de géant légendaire. Il a laissé des traces de son passage : ici des empreintes de ses mains, de ses pieds, là des cailloux semés sur le chemin ou de la boue en secouant ses souliers, ou encore des chaises, des écuelles, des tables en rochers ayant servi à ses repas. Il a bu l’eau des rivières, des fleuves et même de la mer. Il a joué aux boules, au palets avec les pierres qu’il a lancé. Il a marché sur les montagnes et les a séparé et creusé des vallons, des grottes, des gorges. Les toponymes des régions traversées marquent son passage .

Quelques traces légendaires de Gargantua recueillies en Occitanie :

Dans le Gard

A St Géniès de Malgloires on raconte :

Au siècle dernier, « vivre longtemps heureux est une bonne chose. Sur la terre, aujourd’hui, nous ne faisons plus qu’un passage. Nous sommes chétifs et minces et nous devons mourir jeunes. Les hommes de l’ancien temps étaient comme des chênes. Le plus beau, le plus fort, ce fut Gargantua. C’est Gargantua qui avait pris à forfait d’épierrer la terre et de porter les pierres et les rochers dans la pauvre Lozère et qui, du coup, fit la Can, le Causse de Lozère. Sansonnette, sa fille, qui n’allait que sur ses cinq ans, gardait le troupeau de cinq ou six villages et prenait deux boeufs sur ses genoux ».

Dans les environs de Colognac, les personnes âgées disent encore :

« Quand Gargantuas passavo per nostros Cevenos, mettié ‘npé sus la Fago, l’autre sus lou Cerre de Loumbrié e piéi s’abauzavo per beure la Vidourle. »

 » Quand Gargantua passait par nos Cévennes, il mettait un pied sur la Fage, l’autre sur le pic de Louvrier, et puis il se couchait à plat-ventre pour boire au Vidourle. »

A Saint-Roman-de-Codières, canton de Sumène, on dit qu’avant de se baisser pour boire au Vidourle, Gargantua mettait un pied sur la montagne de la Fage et l’autre sur la Cayrel, montagne située entre les communes de Cros et de Saint- Roman-de-Codières.

Entre Aramont et Saze

 » Par un jour d’été, Gargantua traversait le Rhône, ayant de l’eau jusqu’à la cheville. Altéré, il but l’eau du fleuve, mais les bateaux chargés de bois et de denrées allant à la foire de Beaucaire, furent engloutis par le géant, tant sa force d’aspiration était grande. Le gosier désagréablement chatouillé, Gargantua sortit précipitamment du lit du Rhône. Un petit gravier entré dans sa chaussure et gênant sa marche l’obligea à s’arrêter. Gargantua le retira. Le gravier existe depuis cette époque, on l’appelle Peira que roda. Celui des mortels qui pourrait arriver juste à midi sonnant devant la Peira, la verrait tourner sur elle-même et découvrirait un trésor immense dont il devrait s »emparer avant le douzième coup de midi. »

Dans l’Hérault

 » On raconte à Valergues, qu’un jour Gargantua s’arrêta non loin de la Méditerranée, un pied sur le mont Ventoux et l’autre sur le pic Saint-Loup, auprès de Montpellier. Comme il faisait grand chaud et qu’il avait soif, il but dans la mer et un vaisseau de ligne qui passait par là fut avalé. Grand émoi parmi l’équipage, qui, ne sachant d’où provenait l’obscurité subite qui régnait dans le bâtiment, alluma des torches et visita tous les recoins. Mais une flammèche mit le feu aux poudres ; le vaisseau éclata et Gargantua en fut quitte pour lâcher un gros pet, ce qui le soulagea beaucoup »

« Entre Ganges et Saint-Bauzille-de-Putois, pour boire dans l’Hérault, Gargantua mettait un pied sur le pic d’Anjeau, un autre sur la Séranne » Une Aiguille de Gargantua s’est plantée sur le terroir de Saint-Bauzille.

Passant sur le Larzac méridional et pris d’une grande soif, il décida de se désaltérer en buvant l’eau de la Vis. Pour ce faire, il mit un pied sur le rebord de la Séranne et l’autre sur la Brona (corniche) du Puech (ferme de la commune de Rogues). A ce moment, passait sur le chemin de Saint-Maurice à Madières un char tiré par un couple de bœufs. La charge était composée par des buissons destinés à chauffer le four à pain du conducteur. Gargantua, dans sa hâte, avala le char, les buissons, les bœufs, le bouvier et son aguahlada (aiguillon). Il toussa, râcla du gosier et s’exclama : « Tiens, j’ai avalé une borda (fétu de paille) » et il continua à boire .»

Il n’est pas passé à Saint-Chinian mais dans les environs, de collines en collines. On sait qu’il produisait des raz de marée en se baignant dans la mer et des tremblements de terre en éternuant.

En Lozère

Certains vous diront qu’il vivait sur le sommet du Causse Méjean, au mont Gargo, et que, à l’image des humains, il cultivait la terre, pêchait, mangeait, buvait, pissait, jouait avec son chien et que le paysage en a été tout chamboulé, jalonné des multiples traces de ses activités… Un jour, après les labours d’automne sur le Causse, il aurait traversé d’une enjambée la vallée de Florac pour poser son majestueux postérieur sur l’Eschino d’Aze  qui en a gardé la trace incurvée. Il aurait  curé ses sabots pleins d’argile avec un frêne qui poussait là, laissant là deux petits tas de boue bien ronds et réguliers qui y sont restés et que l’on voit de loin : les puechs des Bondons.

On dit aussi qu’un pied posé sur le tertre qui domine Grizac et l’autre sur un sommet qui, à 5 km de là, s’élève près du village de Ventajols aux environs de Florac, le géant encombré d’une pierre plantée,  il s’en débarrasse en la jetant avec force dans le sol – le menhir de Grizac. Elle s’y trouve toujours fichée et aide les voyageurs à se repérer dans la neige les jours de tourmente.

Il se dit encore qu’après avoir détaché une colonnette du massif de Rocheblave à Molines pour fabriquer une arme, il teste sa solidité en appuyant sa pointe sur le sol. Sa force titanesque laisse place à un grand trou béant dénommé aujourd’hui la Grotte de Rocheblave.

Gargantua est passé par Langogne, il est venu se faire arracher une dent. Vers Naussac, il y a une trainée volcanique rouge, on dit que c’est le sang craché par de Gargantua.

Les Gorges du Tarn ont gardé traces de son passage. Comme il avait grand faim et que la nuit était tombée, pour s’éclairer, Gargantua a décroché une étoile, qu’il a fixée en haut d’un long rocher en pointe. En s’appuyant sur les montagnes, des gros blocsde pierres se sont effondrés dans la rivière , il a pu ainsi ramassé jusqu’au dernier poisson. Ce serait là l’origine du chaos rocheux du Pas de Souci qui bloque le Tarn dominé par le Roc Aiguille.

Dans les traditions populaires des Cévennes, les montagnes étaient vues comme des êtres, énormes, monstrueux, des géants, des titans informes qui se meuvent et parlent en certaines occasions.

Ainsi quelques dictons collectés à La Salle-Saint-Pierre et à Sumène :

« Quand la Fago prend soun mautél,
Coulègno sou capèl,
Et Lirou soun bounet
De plèjo gros coumo lou det. « 

« Quand la Fago met soun capèl,
Ron-de-Bonos soun mantèl.
Las Crotos 
Sas matelotos
Lou Sèrre del Pouget 
Soun bounet
Toucan la plèjo embé lou det. « 

« E iver l’Auzero dis à l’Augal :
Quand tus as frech,  ieu n’aï pas cal. « 

 » Quand La Fage prend son manteau,
Coulègne son chapeau,
Et Liron son bonnet
De la pluie comme le doigt, »

 »  Quand la Fage met son chapeau
Ron-de-Bonas son manteau
Les Crottes
Ses camisoles de molleton
Le mont du Pouget
Son bonnet,
Nous touchons la pluie avec le doigt. »

 » En hiver, le mont Lozère dit à l’Aigoual :
Quand tu as froid, moi  je n’ai pas chaud. »

Sources :

Gargantua dans les traditions populaires , Paul Sébillot,  Maisonneuve et cie, Paris, 1883  – Proverbes et Dictons populaires recueillis à Colognac, M. P. Fesquet, Publications de la Société pour l’Etude des langues romaines Montpellier 1874  – Claude Achard, article in Mythologie Française n° 159, novembre 1990, p.23-30

Voir aussi le site de Mythologie française avec le lien suivant

Les sites gargantuesques en France

Notes :

Rabelais n’est pas l’inventeur de Gargantua, sa fable et sa légende sont répandues dans toute la France, un grand nombre de traditions populaires.

« Il y avait assez longtemps que je m’occupais des traditions de la Haute Bretagne, et j’avais déjà recueilli plusieurs centaines de contes sans avoir jamais entendu le nom de Gargantua appliqué aux héros légendaires, lorsqu’un jour l’idée me vint d’interroger mes conteurs.
J’obtins de toutes parts des réponses qui me prouvèrent que tout le monde connaissait le célèbre géant et que ses aventures étaient très populaires. Au lieu de me borner, comme j’avais d’abord eu l’intention, à une simple monographie restreinte à la Haute Bretagne, je voulus essayer si, par les relations que j’avais, je ne pourrais pas faire une enquête pour chercher dans toutes les provinces de Franc, les traces de la légende gargantuine. (…)
il n’y a en France aucun personnage populaire dont le nom soit aussi universellement connu. il se retrouve aussi bien dans les pays de langue d’oc que dans ceux de langue d’oïl et un certains nombre de ses aventures sont racontées pour ainsi dire partout, avec légères variantes.
D’un bout à l’autre de la France on trouve son nom attaché aux dolmens, aux menhirs et aux blocs naturels gigantesques; plusieurs portent ses empreintes. »

Paul Sébillot 22 janvier 1883, préface de son ouvrage précité

 

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